Frérisme en France : lecture critique du rapport 2025
- Flying Butterfly

- 14 avr.
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Dernière mise à jour : 29 avr.
Alors que la guerre entre Israël, l’Iran et le Hezbollah embrase de nouveau le Moyen-Orient, les débats sur l’islam politique et ses réseaux transnationaux refont surface en Europe. La publication en 2025 d’un rapport français sur la mouvance issue des Frères musulmans s’inscrit dans ce contexte.
En 1983, je consacrais mon mémoire de sociologie aux Frères musulmans en Égypte, dans le contexte de l’après-Sadate.
Quarante ans plus tard, le rapport publié en 2025 sur la mouvance frériste en France relance un débat que je connais bien : comment analyser ce courant sans céder ni à la caricature ni au déni ? Derrière les termes techniques du rapport se dessine une interrogation politique majeure : comment distinguer pratique religieuse, engagement associatif et projet politico-religieux ?

Au début des années 1980, étudier les Frères musulmans relevait d’une recherche exigeante et encore marginale dans l’univers académique français. L’assassinat d’Anouar el-Sadate en 1981 avait replacé au centre de l’attention internationale un mouvement fondé en 1928 par Hassan al-Banna. Il ne s’agissait pas seulement d’un acteur politique circonstanciel, mais d’une organisation dotée d’une cohérence doctrinale, d’un maillage social dense et d’une capacité d’adaptation remarquable face aux régimes successifs.
En France, quelques chercheurs — Olivier Carré, Bruno Étienne, Gilles Kepel — avaient entrepris d’analyser l’islam politique dans ses dimensions historiques et sociologiques. Cette approche invitait à dépasser l’alternative simplificatrice entre menace diffuse et simple expression religieuse.
Ce travail m’a appris à distinguer organisation, idéologie et inscription sociale. Il éclaire aujourd’hui ma lecture du rapport remis en mai 2025 au ministère de l’Intérieur sur la mouvance frériste en France.
Relire aujourd’hui ce mouvement à la lumière de quarante années d’évolution politique et religieuse permet de mesurer la permanence de certaines stratégies et les transformations du contexte européen.
Le rapport 2025 : identifier sans simplifier
Le rapport se présente comme un travail de cartographie et d’analyse des réseaux considérés comme proches de la mouvance issue des Frères musulmans. Il s’appuie sur des données issues des services de renseignement, de travaux administratifs et de sources ouvertes.
Le rapport complet est consultable ici :
Trois axes structurent le document. Le premier concerne l’implantation associative et cultuelle. Le rapport identifie un ensemble de structures — mosquées, associations culturelles, établissements scolaires, réseaux de formation — partageant une matrice doctrinale commune inspirée de la pensée frériste. Il met en lumière des continuités organisationnelles avec d’anciennes structures telles que l’UOIF, devenue Musulmans de France, et examine les modalités de transmission idéologique.
Le deuxième axe porte sur les logiques d’influence. Le texte décrit une stratégie d’inscription progressive dans la société civile : investissement du champ éducatif, formation de cadres religieux, production de discours normatifs articulant identité religieuse et participation citoyenne. L’accent est mis sur la capacité d’adaptation du mouvement au cadre républicain, sans renoncement explicite à son référentiel doctrinal.
Le troisième axe analyse les circulations transnationales. Le rapport souligne l’existence de connexions intellectuelles et parfois institutionnelles entre certaines structures françaises et des réseaux européens ou moyen-orientaux. Il insiste sur la dimension idéologique globale du mouvement, tout en reconnaissant la diversité des configurations nationales.
La réflexion de Gilles Kepel sur la résilience des pasdarans après la disparition du Guide suprême iranien (Le Figaro, 2 mars 2026) rappelle une constante : la force d’un mouvement idéologique tient moins à une figure qu’à l’épaisseur de ses structures. Transposée au débat français, cette observation invite à examiner le frérisme non comme une simple posture doctrinale, mais comme un ensemble de réseaux susceptibles d’assurer une continuité stratégique.
Frérisme sunnite et révolution chiite : convergences et distinctions
Les Frères musulmans, mouvement sunnite fondé en 1928, ont élaboré un modèle d’organisation militante articulant prédication religieuse, action sociale et projet politique global.
La révolution iranienne de 1979 s’inscrit dans une tradition chiite spécifique, fondée sur l’autorité du clergé et la théorie du velayat-e faqih.
Au XXᵉ siècle, des circulations d’idées ont toutefois existé : certains penseurs chiites ont été exposés aux écrits d’auteurs islamistes sunnites, notamment sur le plan organisationnel et stratégique.
L’islamisme moderne apparaît ainsi comme un phénomène transconfessionnel dans sa dimension politique, malgré des différences théologiques profondes.
Pour en revenir au rapport 2025, sa thèse centrale peut se résumer ainsi : il n’existerait pas en France une organisation centralisée formellement déclarée comme « branche » des Frères musulmans, mais une nébuleuse structurée partageant une référence doctrinale commune et s’inscrivant dans une perspective de long terme.
C’est sur cette interprétation que se concentrent les critiques. Sur le plan méthodologique, certains estiment que la catégorie de « frérisme » risque de devenir trop englobante si elle ne repose pas sur des critères objectivables d’appartenance. La frontière entre proximité idéologique, conservatisme religieux et affiliation structurée peut se révéler mouvante.
Sur le plan quantitatif, d’autres soulignent que les structures identifiées ne représenteraient qu’une fraction minoritaire des musulmans de France, posant la question de la proportion réelle du phénomène.
Sur le plan politique enfin, des universitaires ont mis en garde contre une réception médiatique susceptible de transformer un travail analytique en signal d’alarme généralisé.
Ces réserves sont légitimes. Elles rappellent la nécessité d’une rigueur conceptuelle. Elles ne suffisent toutefois pas à dissoudre la réalité d’un courant structuré dont l’histoire atteste la cohérence doctrinale et la capacité d’adaptation.
Le sondage : un révélateur de fractures internes
La publication du rapport a été accompagnée d’un sondage indiquant qu’une majorité relative de Français — environ 53 % — se prononce en faveur de l’interdiction des organisations liées aux Frères musulmans.
Ce chiffre traduit un climat d’inquiétude et une demande de clarification. Il révèle la difficulté, pour l’opinion publique, à distinguer clairement entre pratique religieuse et projet politico-religieux structuré.
Mais l’analyse devient plus intéressante lorsque l’on observe la position des personnes de confession musulmane interrogées. Les données montrent une opinion nettement plus partagée : une part significative s’oppose à l’interdiction, une autre y est favorable, et une fraction non négligeable ne se prononce pas.
Cette division interne est sociologiquement éclairante. Elle montre d’abord que les musulmans de France ne constituent en rien un bloc homogène face à la question du frérisme. Certains peuvent considérer qu’une interdiction permettrait de dissocier plus clairement islam et islamisme et donc de limiter les amalgames. D’autres redoutent qu’une telle mesure n’alimente la stigmatisation ou n’accentue un sentiment de suspicion généralisée.
Elle révèle ensuite que les débats sur l’islam politique traversent également les populations concernées. Il ne s’agit pas d’un face-à-face simple entre majorité nationale et minorité religieuse, mais d’un débat interne et pluraliste.
Enfin, le fait qu’une proportion non négligeable de répondants musulmans se déclare favorable à l’interdiction suggère que la question est perçue aussi comme un débat sur la nature du projet politique porté par certaines organisations.
Le sondage met ainsi en lumière une fragmentation des perceptions qui invite à dépasser toute lecture binaire.
Regards européens : des réponses différenciées
La France n’est pas isolée dans ce questionnement. En Allemagne, certaines structures considérées comme proches des Frères musulmans font l’objet d’une surveillance continue par les services de protection de la Constitution. L’approche privilégie le contrôle et l’observation plutôt qu’une interdiction globale.
En Autriche, les autorités ont adopté une ligne plus offensive, avec des opérations ciblées contre des réseaux soupçonnés de proximité idéologique avec la confrérie.
Au Royaume-Uni, un examen gouvernemental publié en 2015 avait estimé que l’appartenance aux Frères musulmans ne justifiait pas en soi une interdiction, tout en recommandant une vigilance accrue.
Ces exemples montrent l’absence de consensus européen : les États oscillent entre surveillance renforcée, encadrement juridique et restrictions ciblées, en fonction de leur tradition constitutionnelle et de leur culture politique.
Islam politique et laïcité : une question normative
Le frérisme, dans sa formulation doctrinale, propose une vision globale de la société où le religieux structure l’ordre normatif collectif. Cette dimension le distingue d’une simple pratique spirituelle. Elle interroge la compatibilité avec le modèle français de laïcité, fondé sur la séparation du religieux et du politique.
La tension peut être diffuse, graduelle, inscrite dans des dynamiques d’influence culturelle ou institutionnelle. C’est précisément cette complexité qui rend le débat exigeant.
Repères historiques sur les Frères musulmans
1928 : fondation des Frères musulmans en Égypte par Hassan al-Banna (ci-dessus à gauche)
Années 1930-1940 : développement d’un réseau d’associations religieuses, éducatives et sociales.
1954 : interdiction du mouvement sous le régime de Gamal Abdel Nasser.
1981 : assassinat d’Anouar el-Sadate (ci-dessus à droite) dans un contexte de tensions avec les mouvements islamistes.
2013 : nouvelle interdiction en Égypte après une brève participation au pouvoir.
Une position réfléchie dans un paysage fragmenté
Le débat ne saurait être réduit à une opposition caricaturale entre défense de la République et stigmatisation religieuse. Les perceptions sont fragmentées, y compris au sein des musulmans de France. Cette pluralité appelle à la prudence.
Pour autant, à la lumière de cette analyse, je demeure favorable à l’interdiction lorsque des organisations relèvent clairement d’un projet politico-religieux incompatible avec les principes fondamentaux de la laïcité et de l’égalité. Il ne s’agit pas de viser une foi, mais d’évaluer la compatibilité d’un cadre normatif avec l’ordre républicain.
L’analyse m’oblige à la nuance ; elle ne me dispense pas de prendre position.
Sayyid Qutb et la radicalisation d’une partie de l’islamisme
Après l’assassinat de Hassan al-Banna en 1949, le mouvement des Frères musulmans connaît plusieurs évolutions doctrinales. L’un des penseurs les plus influents de cette période est l’intellectuel égyptien Sayyid Qutb.
Dans ses écrits, notamment Jalons sur la route (Maʿalim fi al-Tariq), Qutb développe l’idée que les sociétés contemporaines vivent dans un état de jahiliyya, c’est-à-dire d’ignorance pré-islamique, car elles ne se conforment pas pleinement à la loi islamique.
Cette vision conduit à une critique radicale des États existants et à la légitimation d’une lutte pour instaurer un ordre islamique.
Les organisations jihadistes contemporaines — telles qu’Al-Qaïda ou l’organisation État islamique — ont largement repris certaines de ces thèses, même si elles se sont éloignées de l’organisation historique des Frères musulmans.
Cette filiation idéologique est aujourd’hui discutée par de nombreux chercheurs : certains soulignent les continuités doctrinales, tandis que d’autres insistent sur les différences entre le frérisme et le jihadisme.
Plusieurs chercheurs, dont Gilles Kepel, ont analysé cette évolution comme le passage d’un islamisme révolutionnaire à un islamisme d’influence, cherchant moins à conquérir le pouvoir par la rupture qu’à transformer progressivement les sociétés.
Frères musulmans et salafisme : des approches différentes
Les Frères musulmans constituent un mouvement islamiste organisé, articulant action religieuse, sociale et politique, avec une stratégie d’influence progressive dans la société.
Le salafisme désigne quant à lui un courant religieux qui prône un retour à l’islam des origines. Il n’est pas homogène : certains salafistes se tiennent à l’écart de la politique, tandis que d’autres peuvent adopter des formes d’engagement plus radicales.
Si des convergences existent sur le plan religieux, les Frères musulmans se distinguent par leur organisation structurée et leur projet politique explicite.











Analyse très claire et très utile. Merci Nicole !