Les Cyclades ou l’art de revenir

On me demande parfois pourquoi je retourne si souvent en Grèce. La réponse n’est pas dans une île plus belle qu’une autre. Elle tient à cette étrange fidélité que certains lieux finissent par susciter. Après trente ans à parcourir les îles grecques, je continue à découvrir… en revenant.
Trente ans de Grèce, d’île en île
Depuis près de trente ans, la Grèce accompagne nos étés. Nous avons longtemps parcouru les Cyclades, d’île en île : Ios, Santorin, Folegandros, Andros, Kythnos, Sérifos, Kea, Syros, Sifnos, Naxos, Paros, Antiparos, Donoussa et Amorgos. Puis nous avons découvert d’autres horizons : Astypaléa, Rhodes, Symi et Karpathos dans le Dodécanèse, Alonissos dans les Sporades, Corfou dans les îles Ioniennes, sans oublier la Crète.
Chaque île possède sa personnalité, sa lumière, son rythme. Certaines séduisent immédiatement, d’autres demandent du temps avant de révéler leur caractère. Santorin impressionne, Mykonos attire, Amorgos intrigue, Folegandros séduit par son austérité. D’autres îles ont une relation plus discrète avec celui qui les découvre. Pourtant, au fil des années, une évidence s’est imposée : c’est vers Sifnos que nous revenons toujours.
Ce cinquième séjour en septembre l’a encore confirmé.
Les Cyclades, une leçon d’urbanisme
Si les Cyclades fascinent autant, ce n’est pas seulement pour leurs villages blancs, leurs chapelles ou le bleu profond de la mer Égée. Elles racontent une manière d’habiter un territoire où rien n’est laissé au hasard — et c’est cette dimension qui, année après année, retient le plus mon attention.
Les villages ne se sont pas installés n’importe où : ils épousent le relief, souvent perchés à distance du rivage pour se protéger des vents et, historiquement, des raids venus de la mer. Les ruelles sont étroites et sinueuses, offrant de l’ombre et limitant l’exposition au vent. Le blanc des façades n’est pas seulement un choix esthétique : la chaux protège les murs et réfléchit une lumière qui, sans elle, deviendrait vite écrasante. Chaque contrainte — le vent, la rareté de l’eau, la chaleur, les matériaux disponibles — a produit des réponses architecturales précises.
Rien n’est véritablement décoratif : tout répond à un usage. Et c’est cette fonctionnalité qui, avec le temps, a produit une esthétique devenue immédiatement identifiable.
Ce qui me frappe, à chaque séjour, c’est l’écart avec notre manière contemporaine de construire. Nous avons pris l’habitude de climatiser des bâtiments mal orientés, d’importer des matériaux à grands frais de transport, de dessiner des plans avant même de regarder le terrain. Les Cyclades procèdent à l’inverse : le terrain, le climat et les usages dictent la forme.
Ce n’est pas de la nostalgie pour un passé idéalisé — la vie y était rude, l’eau rare et les hivers parfois isolés — mais une méthode dont on aurait tort de ne retenir que la carte postale. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec nos débats sur la densification des villes, l’adaptation au changement climatique ou la qualité des espaces publics. Construire avec un lieu plutôt que contre lui reste une question d’actualité, bien au-delà de la mer Égée.
Pourquoi Sifnos ?
Cette intelligence du lieu, on la retrouve dans toutes les Cyclades. Mais après tant d’îles parcourues, une question demeure : pourquoi revenir cinq fois précisément à Sifnos ?
Parce qu’elle ne cherche jamais à impressionner. Elle accueille.
Chaque arrivée commence de la même façon. Lorsque le ferry entre dans la baie de Kamares, nous faisons une halte dans ce petit café posé face au port, avec quelques tables, quelques chaises et le ballet tranquille des bateaux. Avant même de rejoindre notre hébergement, nous prenons le temps de nous asseoir quelques minutes. Les vacances commencent là.

Au fil des années, nous avons partagé nos séjours entre Kamares et Platy Gialos. Et cette fois, O Simos, à Kamares, est devenu notre cantine. Une adresse simple, sans prétention, où nous avons pris nos habitudes au point de nous y sentir presque chez nous. À Platy Gialos, To Steki reste également notre autre rendez-vous. Deux adresses, deux ambiances, mais la même sensation : celle de retrouver des lieux qui finissent par faire partie de nos vacances.
C’est peut-être cela qui change avec le temps. La première fois, on cherche les bonnes adresses. Après plusieurs séjours, on retrouve simplement celles que l’on aime.
Un soir, à Platy Gialos, nous avons même aperçu le cinéaste Emir Kusturica au bar. Personne ne semblait y prêter une attention particulière. Cette discrétion résume assez bien l’esprit de Sifnos.
J’aime retrouver Apollonia, avec ses ruelles animées seulement le soir et un peu triste la journée, Kastro lorsque la lumière de la fin de journée adoucit les façades, la baie de Vathy pour un déjeuner face à la mer ou Cherronissos, petit port de pêche préservé. J’aime aussi pousser la porte des ateliers de potiers, où un savoir-faire profondément ancré dans l’histoire de l’île continue de vivre avec une étonnante simplicité.
La céramique est d’ailleurs indissociable de Sifnos. Les potiers ne perpétuent pas seulement une tradition destinée aux visiteurs : ils font vivre un savoir-faire qui appartient à l’identité même de l’île. Là encore, ce qui m’intéresse n’est pas le folklore, mais cette continuité entre une activité ancienne et une île qui vit aujourd’hui du tourisme.
Je n’ai jamais eu besoin de parcourir l’île de long en large pour l’aimer. Il me suffit d’y retrouver des lieux familiers, de prendre un café, de m’asseoir à une terrasse, de regarder la lumière changer ou de retrouver une plage.
Revenir plutôt que collectionner
Après trente ans de voyages en Grèce, je pourrais établir une longue liste d’îles préférées. Mais ce serait finalement passer à côté de ce que ces voyages m’ont appris.
Voyager ne consiste pas nécessairement à multiplier les destinations. Il y a un plaisir particulier à revenir quelque part. Un lieu que l’on connaît déjà cesse de se donner en spectacle et commence à se laisser vraiment regarder.
On remarque les détails que l’on n’avait pas vus la première fois. On reconnaît un visage. On retrouve une table, un café, une plage. On sait où l’on prendra son premier café en arrivant et où l’on ira dîner le soir. La première découverte est celle du voyageur. Les suivantes appartiennent davantage à celui qui revient.
C’est aussi pour cela que Sifnos occupe une place particulière dans notre histoire grecque. Elle n’est ni la plus spectaculaire ni la plus célèbre des îles que nous avons fréquentées. Elle est devenue familière. Et la familiarité, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’enlève rien au plaisir de la découverte. Elle permet au contraire de regarder autrement.
Il y a désormais des endroits dont je connais presque par cœur la lumière, les couleurs, les perspectives. Et pourtant, chaque fois, quelque chose change.
Une petite maison blanche dans un coin de Sifnos
Et puis il y a ce rêve qui revient à chaque séjour. Celui d’une petite maison blanche accrochée à une colline, avec une terrasse tournée vers la mer Égée.
Je regarde les volets bleus, les bougainvilliers, les murets de pierre, les maisons blanches qui semblent se fondre dans le paysage, et j’imagine ce que serait une vie ici, quelques semaines ou quelques mois par an. Peut-être ce rêve restera-t-il un rêve. Mais il fait désormais partie du voyage. C’est aussi cela, revenir quelque part : finir par y laisser un peu de soi, même sans jamais y habiter.

Ce que la Grèce m’a appris
Ce cinquième séjour à Sifnos m’a surtout rappelé que voyager ne se résume pas à accumuler des destinations. Revenir au même endroit pourrait sembler manquer de curiosité ; j’y vois plutôt l’inverse.
Après trente ans de Grèce, je sais que les îles ne sont pas interchangeables. Elles ont chacune leur caractère, leur histoire, leur manière d’habiter le paysage. J’ai aimé beaucoup d’entre elles. Certaines m’ont fascinée, d’autres moins. Mais quelques-unes seulement sont devenues des rendez-vous. Sifnos en est un.
En quittant l’île, je ne me suis pas dit que j’avais tout vu. Je savais au contraire que je reviendrais. Peut-être pas exactement au même endroit, peut-être pas dans les mêmes conditions, mais avec cette sensation désormais familière de retrouver quelque chose qui m’attendait.
C’est peut-être cela, au fond, l’art de revenir.
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