Ce que quarante ans de lecture sur le monde arabe m'ont appris — et désappris
- Flying Butterfly

- il y a 33 minutes
- 5 min de lecture
Série : Apprendre / désapprendre
Chroniques du réel et de ce qu’il fait à nos certitudes
De mon mémoire de sociologie sur les Frères musulmans en 1983 aux printemps arabes de 2011, quarante ans de lecture sur le monde arabe m'ont appris une chose que je ne cherchais pas : la différence entre comprendre et prévoir. Et la douleur qu'il y a à confondre les deux.
Un mémoire de sociologie, une conviction précoce
Il y a des livres qu'on n'ouvre plus parce qu'on les connaît par cœur. Et puis un événement survient, et on les rouvre, et on s'aperçoit qu'on ne les avait pas lus du tout.
En 1983, j'avais vingt ans et une question : comment les Frères musulmans avaient-ils survécu à Nasser, à la prison, à la torture, à l'exil ? Mon mémoire de sociologie tentait d'y répondre avec les outils de l'époque — Weber, Durkheim, quelques lectures arabes que personne dans mon jury ne connaissait.
Je ne croyais pas alors à la thèse dominante qui voulait que la modernisation finisse par dissoudre l'islam politique. Mon mémoire m'avait au contraire convaincue du contraire : les Frères étaient patients, enracinés, capables de jouer sur le temps long que les régimes autoritaires ne maîtrisaient pas. Ce que je n'avais pas mesuré, c'est ce que les sociétés civiles arabes, elles, étaient capables de produire quand elles décidaient de se lever.
C'est ce que 2011 m'a appris. Et ce que la Syrie m'a défait.
Tunisie, janvier 2011 : le possible
Quand Ben Ali a fui, j'ai ressenti quelque chose que quarante ans de lectures sur le monde arabe ne m'avaient pas vraiment préparé à ressentir : de la surprise. Non pas que les Tunisiens aient renversé leur dictateur — les dictatures tombent, l'histoire le sait. Mais la manière. Sans avant-garde islamiste, sans coup d'État militaire, sans parrainage étranger. Une société civile qui s'était levée par elle-même, pour elle-même, avec ses propres mots. La dignité. L'emploi. La liberté. Pas le nom de Dieu.
L'Égypte a suivi. Tahrir a amplifié ce que Tunis avait commencé. Et puis la Syrie.
Deraa, mars 2011 : des enfants arrêtés pour avoir tagué des murs. La répression de Bachar al-Assad a été si immédiatement, si délibérément brutale qu'elle semblait condamner le régime par elle-même. On pensait : il ne peut pas survivre à ça. La communauté internationale regardait. L'ONU délibérait. Les chancelleries occidentales prononçaient des mots graves. Et moi, comme beaucoup, j'ai cru — vraiment cru — à trois choses simultanément.
J'ai cru que des sociétés arabes pouvaient renverser leurs dictateurs par elles-mêmes et construire autre chose. J'ai cru que des populations civiles pouvaient résister à un régime qui choisissait de tirer sur la foule. J'ai cru que la communauté internationale ne laisserait pas massacrer un peuple en direct, après le Rwanda, après Srebrenica, après toutes les promesses solennelles de ne plus jamais.
Les trois croyances se sont effondrées ensemble.

Ce que la Syrie m'a désappris
La Syrie m'a désappris l'idée que la brutalité d'un régime suffit à le délégitimer durablement. Assad a transformé une révolution populaire en guerre civile, une guerre civile en chaos djihadiste, un chaos djihadiste en argument pour sa propre survie. Le tour de passe-passe était glaçant dans sa logique : en libérant les prisonniers islamistes de ses propres geôles dès 2011, il a fabriqué lui-même l'ennemi qui lui permettrait de se présenter comme rempart. L'Occident, tétanisé par le spectre de l'État islamique, a fini par regarder Assad comme le moindre mal. La mécanique était cynique, prévisible en théorie — et pourtant elle a fonctionné.
Elle m'a désappris la capacité de résistance des populations civiles face à une violence d'État totale. Non pas que les Syriens n'aient pas résisté — ils ont résisté avec un courage que je ne suis pas sûre de pouvoir imaginer. Mais la résistance civile suppose un seuil au-delà duquel l'adversaire recule. Assad n'avait pas ce seuil. Les barrel bombs sur les hôpitaux, les couloirs humanitaires inexistants, Alep rasée méthodiquement — tout cela disait une chose simple et terrifiante : il n'y a pas de limite si personne n'impose de limite. Et personne n'en a imposé.

C'est peut-être ce que la Syrie m'a désappris le plus durablement : la croyance que "jamais plus" signifiait quelque chose. Le Rwanda avait déjà ébranlé cette croyance. La Syrie l'a achevée. La communauté internationale n'est pas un garde-fou. C'est un théâtre où les puissances jouent leurs intérêts en prononçant des discours sur leurs valeurs. La Russie votait au Conseil de sécurité. L'Iran approvisionnait le régime. Les États-Unis hésitaient. Et pendant ce temps, une génération syrienne entière disparaissait — dans les décombres, dans les prisons, dans les bateaux de réfugiés en Méditerranée.
Elle m'a désappris aussi quelque chose de plus intime : l'idée que comprendre protège. J'avais passé quarante ans à lire le monde arabe, à suivre les Frères, à connaître l'histoire des régimes baathistes, à fréquenter des intellectuels syriens en exil comme Bassma Kodmani qui consacrait sa vie à penser la transition démocratique syrienne. Toute cette compréhension n'a rien empêché. Elle n'a pas rendu l'horreur plus supportable. Elle l'a peut-être rendue plus précise — et donc plus douloureuse.
Ce que je ne sais toujours pas
Je ne sais pas si l'islam politique est soluble dans la démocratie libérale. La Tunisie semblait dire oui pendant quelques années — Ennahda dans l'opposition, dans la coalition, puis marginalisé par les urnes. Et puis Kaïs Saïed, l'homme qui a liquidé la démocratie tunisienne sans être islamiste, comme si le pays avait besoin d'un ennemi pour tenir et, faute d'islamistes au pouvoir, s'était retourné contre lui-même. La question reste entière.
Je ne sais pas non plus ce que l'Europe fera de la leçon syrienne. Des millions de réfugiés ont frappé à ses portes à partir de 2015. La réponse politique a été, pour l'essentiel, de refermer ces portes le plus vite possible. Le débat sur l'accueil des Syriens a empoisonné la politique intérieure de presque tous les pays européens — il a nourri les droites nationales, fragilisé les coalitions, produit des consensus honteux. La souffrance d'un peuple est devenue un argument électoral. C'est aussi ce que la Syrie m'a appris sur l'Europe.
Ce que je sais, en revanche : la patience. Les Frères musulmans que j'étudiais en 1983 jouent sur le temps long que les démocraties, obsédées par leurs cycles électoraux, maîtrisent mal. Ils ont survécu à Nasser, à Assad père, à toutes les répressions. Ils survivront aux rapports gouvernementaux. La question n'est pas de savoir comment les éradiquer — cette question-là n'a pas de bonne réponse. La question est de savoir si nos démocraties ont la lucidité et la durée d'attention suffisantes pour comprendre ce à quoi elles font face.
Quarante ans de lecture ne m'ont pas donné de réponse à cette question. Ils m'ont appris à ne pas faire semblant d'en avoir une.
Dans le premier texte de cette série : Israël-Palestine : le conflit que la France ne sait plus contenir



Commentaires