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Bassma Kodmani, l’exigence de la liberté

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    Flying Butterfly
  • il y a 5 heures
  • 7 min de lecture

Il y a des vies qui ressemblent au vol du papillon : imprévisibles, jamais en ligne droite, mais toujours en mouvement vers quelque chose. Bassma Kodmani fut de celles-là. Chercheuse brillante, experte reconnue du Moyen-Orient, fondatrice d’initiatives intellectuelles ambitieuses, elle aurait pu rester dans le champ académique. Elle a choisi de s’exposer, de négocier, d’agir, de prendre des risques. Même si je ne la voyais pas beaucoup, je l’ai toujours suivie avec intérêt et admiration. En lisant aujourd’hui son livre posthume My Struggle for Syria – A Woman in Arab Politics, je mesure combien son engagement fut total — intellectuel, politique, diplomatique, humanitaire — et profondément personnel.


Nos premières années : l’admiration et la complicité intellectuelle

J’ai rencontré Bassma en 1984. Elle avait déjà créé et dirigeait depuis 1981 le programme Moyen-Orient et Islam à l’Institut français des relations internationales. J’étais alors jeune chargée de recherche à la Sorbonne.


Je me souviens comme si c’était hier de nos échanges. Je travaillais sur les schismes de l’islam ; elle élargissait la perspective, introduisait les dimensions politiques et stratégiques, reliait les dynamiques religieuses aux rapports de pouvoir. Elle avait cette capacité rare à ne jamais isoler une question de son contexte historique et géopolitique.


Je l’admirais déjà. Monter un programme stratégique à l’IFRI à cette époque était une entreprise ambitieuse. Elle avait réussi à imposer une réflexion exigeante sur le Moyen-Orient, loin des simplifications et des lectures passionnelles.


Dès ces années-là, elle incarnait ce mélange singulier : la rigueur académique et l’intuition politique.


Bassma Kodmani à l’IFRI, où elle a structuré pendant près de deux décennies une réflexion stratégique exigeante sur le Moyen-Orient. ©christophe_peus.
Bassma Kodmani à l’IFRI, où elle a structuré pendant près de deux décennies une réflexion stratégique exigeante sur le Moyen-Orient. ©christophe_peus.

Réformer avant la révolution

Bien avant 2011, Bassma travaillait sur les blocages structurels du monde arabe. Elle refusait le fatalisme. Elle croyait que la réforme était possible, que les sociétés arabes portaient en elles des dynamiques de transformation.


En 2005, elle crée l’Arab Reform Initiative, structure originale regroupant des centres de recherche du monde arabe pour réfléchir collectivement aux voies de sortie des impasses politiques. L’idée était forte : produire une pensée issue de la région, autonome, structurée, lucide.


Elle s’était auparavant investie longuement pour la cause palestinienne. Elle avait participé et organisé de nombreuses conférences et rencontres, parfois discrètes, entre experts, diplomates et responsables régionaux. Elle écrivait qu’elle éprouvait une curiosité presque instinctive pour « l’autre côté ». Parler à ceux qui ne partageaient pas ses vues la stimulait davantage que le confort des cercles d’accord.


Elle ne cherchait pas l’applaudissement. Elle cherchait la compréhension.


2011 : l’universitaire propulsée au premier plan

Lorsque la révolution syrienne éclate en mars 2011, elle ne peut rester en retrait. Elle est poussée sur le devant de la scène par différentes factions de l’opposition.


Elle devient l’une des principales figures visibles du Conseil national syrien, mouvement d’opposition composé majoritairement d’hommes plus âgés qu’elle. Elle se retrouve au cœur d’un univers politique masculin, hiérarchisé, parfois méfiant à l’égard d’une femme plus jeune, intellectuelle, parfaitement à l’aise dans les codes occidentaux.


Le ministre des affaires étrangères français Alain Juppé avec Burhan Ghalioun et Bassma Kodmani, membres du Conseil national syrien, à Paris le 10 octobre 2011. AFP/MEHDI FEDOUACH
Le ministre des affaires étrangères français Alain Juppé avec Burhan Ghalioun et Bassma Kodmani, membres du Conseil national syrien, à Paris le 10 octobre 2011. AFP/MEHDI FEDOUACH

Elle raconte qu’elle devint « la principale femme visible » de l’opposition sur la scène internationale. Cette image projetée sur elle ne correspondait pas à sa nature profonde. Elle n’aimait la visibilité que lorsqu’elle lui permettait d’accéder à des dirigeants capables d’influer sur le cours des choses.


Elle écrit que chercher une réussite personnelle n’avait aucun sens : soit l’opposition réussirait collectivement, soit elle échouerait.


L’épreuve de la diffamation et la liberté retrouvée

Très vite, l'exposition médiatique eut un prix. Dès 2012, une campagne de diffamation d'une rare violence fut lancée contre elle. Son nom circulait, attaqué, déformé, soupçonné. Les réseaux sociaux, certaines factions internes, des relais médiatiques alimentaient les insinuations.


Dans sa préface, elle évoque le choc de cette campagne "sale", récurrente, qui ressurgissait chaque fois que son nom apparaissait. Elle parle de la nécessité de "digérer la méchanceté", d'identifier la source du poison.


Mais ce qui frappe dans son récit, c'est moins la blessure que ce qui suivit. Elle écrit qu'elle avait accepté d'être propulsée au centre de la scène parce que des Syriens — des femmes, des intellectuels, des diplomates occidentaux — l'y encourageaient. Cette image de femme politique à haute visibilité "ne correspondait pas à sa vraie nature". Son instinct profond l'aurait portée ailleurs : travailler discrètement, dans l'ombre.


La diffamation accéléra ce retour à elle-même. Elle quitta ce qu'elle appelle "le pilier du moi public" — et retrouva, écrit-elle, une forme de liberté. La diplomatie silencieuse, parfois secrète, lui apparut alors comme "un monde bien plus excitant". Elle s'y sentit libre à nouveau.


Patriotisme : hasard et loyauté

Bassma s’interrogeait sur ce qui la guidait réellement. Son deuxième mari, Jean-Louis Faure, définissait le patriotisme comme « un hasard génétique doublé d’un hasard géographique ». Elle aimait cette définition sobre, débarrassée de lyrisme.


Elle citait aussi Hannah Arendt : « Je ne suis capable d’être loyale qu’envers mes amis. »

Cette phrase la touchait profondément. Son engagement n’était pas une exaltation nationale. Il relevait d’une fidélité concrète, presque intime, envers ceux qui s’étaient levés pour la liberté.


Diplomatie parallèle : sauver ce qui peut l’être

Après son retrait partiel de la scène médiatique, elle engage une diplomatie parallèle intense. Elle ouvre des canaux discrets avec des représentants russes. Elle explore des échanges indirects avec des interlocuteurs iraniens. Elle participe aux négociations de Genève. Elle tente d’arracher des marges de manœuvre dans un contexte international de plus en plus défavorable.


Elle écrit que la diplomatie silencieuse est souvent la seule manière d’obtenir quelque chose de significatif — même si elle reconnaît avec lucidité que rien n’aboutit réellement.

Ce qui la hantait, plus encore que l’échec politique, c’était la fragmentation du pays. Elle redoutait que la Syrie ne devienne ce « Humpty Dumpty » de la comptine anglaise : un pays tombé, brisé, que tous les efforts diplomatiques du monde ne sauraient plus réparer.


Elle posait la question du compromis. Oui, écrivait-elle, le compromis peut être compromettant — mais il peut aussi sauver un pays lorsque l’objectif supérieur est de préserver son existence.



L’humanitaire : ne pas dissocier la politique des vies

Mais Bassma ne faisait pas que négocier. Elle s’est engagée dans l’humanitaire. Elle a soutenu des réseaux d’activistes sur le terrain. Elle a contribué à organiser des aides concrètes. Elle a maintenu des liens entre la diaspora et ceux qui restaient en Syrie.


Peu de chercheurs franchissent cette frontière. Beaucoup analysent les conflits. Rares sont ceux qui acceptent d’en assumer simultanément la dimension diplomatique, stratégique et humanitaire. Elle, elle faisait tout.


Elle pensait la réforme. Elle plaidait auprès des chancelleries. Elle négociait dans l’ombre. Elle soutenait concrètement les Syriens. Elle ne séparait pas la connaissance de la responsabilité.


Le doute, sans renoncer

Dans sa préface, elle pose une question douloureuse : a-t-elle perdu une décennie de sa vie ? La question est sincère. Elle reconnaît les échecs, les divisions internes, les alliances fragiles, le désengagement progressif des soutiens internationaux.


Ce qui donne à cette interrogation une dimension particulière, c'est le contexte dans lequel elle l'écrit. En 2019, elle apprend qu'elle a un cancer. C'est ce diagnostic qui la décide à mettre en mots ce qu'elle avait vécu. Elle confie alors à son ami Barry Knight : "Plus besoin d'être diplomate. Le moment est venu de dire la vérité." Le livre devient une urgence, presque un testament.


Mais même brisée par la maladie, elle refuse la résignation. Elle écrit que sur l'échelle de l'Histoire, les Syriens ont surgi après un demi-siècle de silence imposé — et que cela seul a du sens. Elle confie avoir été hantée par l'image de ces figures de l'opposition en exil qui finissent par "s'asseoir dans des cafés à discuter des nouvelles de leur pays sans en faire partie." Elle était déterminée à ne jamais être l'une d'elles.


Son moteur, au bout du compte, devient simple et presque nu : pouvoir se dire qu'elle aura tout tenté.


Ce que rappelle Hala

Sa sœur, la journaliste Hala Kodmani, écrit dans l’introduction que ce témoignage est « essentiel et exceptionnel ». Elle rappelle que Bassma était à la fois femme, arabe, syrienne engagée et intellectuelle occidentale accomplie. Elle écrit qu’elle « ne ressemblait à aucun mais pouvait les comprendre tous ». Elle souligne combien elle a suscité admiration et intérêt, mais aussi méfiance et jalousie.


Hala évoque son énergie débordante, sa capacité à multiplier les paris risqués, parfois dangereux, souvent en solitaire. Elle rappelle aussi qu’au-delà de la Bassma blessée ou amère qui transparaît parfois dans le livre, il faut se souvenir « de la sœur, la mère, l’amie pleine de vie, de tendresse, d’humour, d’énergie et de rire ».


Et c’est Hala qui rappelle que « Bassma », en arabe, signifie « sourire ».


Elle n’aura pas vu la chute

Et pourtant, l’issue qu’elle espérait ne s’est pas ouverte de son vivant. Bassma n’aura pas eu la chance de connaître l’effondrement du régime de Bachar al-Assad. Elle est partie sans voir l’issue qu’elle avait poursuivie avec tant d’obstination.

"Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça" écrivait Hala dans une lettre à sa sœur publiée dans Libération le 15 décembre 2024.


Le sourire comme héritage

Son prénom signifie sourire. Ce sourire n’était ni naïveté ni légèreté. C’était une fidélité.

Elle aura douté. Elle aura persévéré. Elle aura tout tenté.


Et c’est ainsi que je la garde en mémoire :une femme d’exception, qui n’a jamais séparé la pensée de l’action, et qui a cru, jusqu’au bout, qu’un pays pouvait — et devait — être sauvé.


Bassma Kodmani, chercheuse devenue actrice de l’Histoire.
Bassma Kodmani, chercheuse devenue actrice de l’Histoire.

Qui était Bassma Kodmani ?

  • Intellectuelle franco-syrienne née à Damas en 1958, Bassma Kodmani a consacré sa vie à penser et défendre la réforme politique dans le monde arabe.

  • Docteure en science politique, elle fonde dès 1981 le programme Moyen-Orient à l’IFRI, devenant l’une des expertes les plus respectées de la région.

  • En 2005, elle crée l’Arab Reform Initiative, réseau indépendant de centres de recherche arabes engagé pour la transformation politique.

  • Figure majeure de l’opposition syrienne en 2011, membre dirigeante du Conseil national syrien, elle multiplie ensuite les initiatives diplomatiques — y compris des canaux discrets avec des puissances étrangères — tout en s’engageant sur le terrain humanitaire.

  • Elle meurt en 2023, sans avoir vu l’effondrement du régime qu’elle combattait.



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