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Diaspora libanaise : le fardeau du dehors

  • Photo du rédacteur: Flying Butterfly
    Flying Butterfly
  • 9 juin
  • 3 min de lecture

Être libanaise en France, c’est regarder son pays brûler depuis un écran. S’indigner, expliquer, se disputer — et ne pouvoir presque rien faire. Les Pins de Rechmaya, le livre de Fouad Elkoury et Alexandra Schwartzbrod, dit mieux que quiconque ce que signifie vivre de l’autre côté.


Une communauté silencieuse, jusqu’à ce que ça recommence

La diaspora libanaise en France est l’une des mieux intégrées du monde arabe. Commerçants, médecins, journalistes, intellectuels : elle s’est fondue dans le paysage français sans faire de bruit, portant son Liban en elle comme une mémoire privée.


Puis tout recommence. Le 7 octobre 2023, Gaza, le Sud Liban, Beyrouth, puis l’impensable. Alors le silence se fissure. Les téléphones s’allument. Les groupes WhatsApp s’enflamment. Et avec eux, les débats, les incompréhensions, parfois les déchirures.


Beyrouth au crépuscule. Pour ceux qui vivent loin du Liban, la distance n'efface ni l'attachement ni la douleur lorsque le pays vacille.
Beyrouth au crépuscule. Pour ceux qui vivent loin du Liban, la distance n'efface ni l'attachement ni la douleur lorsque le pays vacille.

Comme beaucoup de Libanais installés en France, je me suis retrouvée à vivre au rythme des alertes, des appels à Beyrouth, des messages reçus à toute heure. Avec cette étrange sensation d’être concernée par tout et utile à rien.


Les Pins de Rechmaya, ou ce que le débat public ne permet pas

C’est là que Les Pins de Rechmaya prend tout son sens. Fouad Elkoury est photographe, libanais, retiré dans ses montagnes au milieu de ses arbres. Alexandra Schwartzbrod est journaliste à Paris. Pendant une année de guerre, ils s’écrivent.


Fouad n’est pas dans la nuance. Il souffre pour Gaza, condamne Israël et écrit depuis un Liban qui voit le conflit se rapprocher chaque jour davantage. Son regard de l’intérieur dit ce que beaucoup dans la diaspora ressentent sans toujours parvenir à l’exprimer.


Alexandra Schwartzbrod lui répond depuis Paris. Son regard diffère parfois, mais l’échange demeure celui de deux personnes confrontées au même vertige et cherchant à comprendre ce qui leur échappe.


Entre les montagnes libanaises et Paris, Fouad Elkoury et Alexandra Schwartzbrod dialoguent sur la guerre, l'exil et la difficulté de comprendre un monde qui se fracture.
Entre les montagnes libanaises et Paris, Fouad Elkoury et Alexandra Schwartzbrod dialoguent sur la guerre, l'exil et la difficulté de comprendre un monde qui se fracture.

Ce que ce livre permet, le débat public l’autorise rarement : exprimer sa douleur sans être immédiatement sommé de choisir un camp ou de justifier chaque émotion.


Quand les certitudes deviennent des frontières

Dans la diaspora, les conversations ne ressemblent pas toujours aux débats télévisés. Depuis le 7 octobre, les groupes WhatsApp, les dîners entre amis et les réunions de famille se sont souvent transformés en terrains de confrontation.


« Israël a le droit de se défendre » : cette phrase, beaucoup de Libanais de la diaspora l’ont entendue et continuent de l’entendre. Pour certains, elle est devenue presque impossible à recevoir sans malaise. Non parce qu’elle clôt le débat, mais parce qu’elle semble parfois ignorer les images venues de Gaza, du Sud Liban ou de Beyrouth.


Le problème est peut-être là : chaque camp regarde sa propre douleur et peine à voir celle de l’autre. Or personne dans la diaspora n’a les moyens de résoudre ce que les responsables politiques et les diplomates eux-mêmes peinent à régler depuis des décennies.


La fatigue d’exister de loin

Alors on s’épuise. On explique, on contextualise, on partage des articles, on corrige des raccourcis. On débat sur les réseaux sociaux avec des inconnus que l’on ne convaincra probablement jamais.


Et pendant ce temps, la vie continue. Les cafés ouvrent. Les réunions s’enchaînent. Paris poursuit son rythme tandis que l’on regarde les images défiler sur un écran.


Progressivement s’installe quelque chose que l’on ose rarement nommer : la fatigue. Non pas la fatigue d’aimer le Liban — celle-là ne passe jamais. Mais la fatigue d’exister à distance face à quelque chose d’aussi grand. La fatigue de s’indigner sans levier. De porter une douleur qui n’est pas tout à fait la sienne et pourtant profondément la sienne.


Continuer de regarder, continuer de dire

Les Pins de Rechmaya ne propose aucune solution. Fouad Elkoury photographie ses pins, écrit depuis ses montagnes, continue de regarder. Alexandra Schwartzbrod écrit depuis Paris et parfois ailleurs, continue d’interroger, de douter et de raconter.


C’est peut-être la seule posture honnête qui reste à ceux qui sont dehors : continuer de regarder, continuer de dire, sans prétendre que cela suffira.


La diaspora libanaise en France ne sauvera pas le Liban depuis ses écrans. Mais elle peut refuser l’oubli. Et parfois, c’est tout ce qui reste.

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