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Pourquoi certains conflits nous bouleversent-ils davantage que d'autres ? Le mécanisme de l'indignation sélective

  • Photo du rédacteur: Flying Butterfly
    Flying Butterfly
  • 16 juin
  • 5 min de lecture

La guerre au Soudan a fait des centaines de milliers de morts. Elle est largement absente de nos débats. Gaza et l'Ukraine occupent nos écrans, nos dîners, nos fils d'actualité depuis des mois. Face à ce contraste, le réflexe habituel est de pointer les médias, les algorithmes ou la géopolitique. C'est commode. Et probablement insuffisant. Notre indignation sélective n'est pas seulement une défaillance du système d'information. Elle dit aussi quelque chose de nous-mêmes.


Le mythe de l'indignation proportionnelle

Il existe une croyance flatteuse, particulièrement répandue chez ceux qui se définissent comme informés et engagés : celle selon laquelle leur attention au monde serait guidée par des principes universels. Une souffrance serait une souffrance. Leur regard se distribuerait en fonction de la gravité des faits, non de leurs affinités.


Cette croyance est fausse. Et le plus révélateur n'est pas qu'elle soit fausse : c'est qu'elle soit si difficile à abandonner.


Le Soudan, la République démocratique du Congo ou le Yémen affichent des bilans humains qui écrasent parfois ceux de conflits beaucoup plus médiatisés. Pourtant, ils demeurent largement absents du débat public. Et surtout, cette absence suscite peu d'interrogations. Peu d'entre nous s'interrogent sur leur silence à propos du Soudan avec la même intensité qu'ils défendent leurs positions sur Gaza ou l'Ukraine.


Ce déséquilibre n'est pas seulement un oubli. Il révèle une hiérarchie de nos attentions que nous préférons souvent ne pas regarder en face.


L'indignation sélective remplit une fonction

Pourquoi certains conflits et pas d'autres ? La réponse classique — proximité géographique, culturelle ou médiatique — est vraie, mais insuffisante. Elle décrit le mécanisme sans expliquer pourquoi nous le laissons fonctionner avec si peu de résistance.


La réponse plus dérangeante est peut-être celle-ci : nous investissons émotionnellement les conflits qui nous permettent de nous positionner moralement à moindre coût. L'Ukraine et Gaza offrent des cadres narratifs clairs, des camps identifiables et des prises de position déjà codifiées socialement. Se mobiliser pour l'une ou pour l'autre de ces causes permet aussi d'affirmer une identité politique, de rejoindre une communauté d'interprétation, parfois même de signaler son appartenance à un univers de valeurs.


Le Soudan ne s'inscrit pas facilement dans les récits auxquels nos opinions publiques sont accoutumées. Il offre peu de prises familières, peu de repères immédiatement lisibles, peu de débats préexistants auxquels se raccrocher.


S'indigner du Soudan n'est pas impossible. Mais cela procure moins de reconnaissance symbolique et davantage d'inconfort intellectuel.


Toutes les tragédies ne deviennent pas des causes. Ce qui retient notre attention dépend autant de nous que des événements eux-mêmes.
Toutes les tragédies ne deviennent pas des causes. Ce qui retient notre attention dépend autant de nous que des événements eux-mêmes.

Un conflit ne mobilise pas seulement quand il est grave. Il mobilise quand il est racontable.


Toutes les guerres produisent des morts. Mais seules certaines produisent un récit.


L'Ukraine s'inscrit dans un schéma immédiatement compréhensible : l'agression d'un État souverain par une puissance voisine, la résistance nationale, la sécurité européenne.


Gaza convoque des décennies de mémoire, de droit international, de débats sur la colonisation, le terrorisme, l'identité ou la justice. Ces conflits disposent de clés de lecture préexistantes.


D'autres guerres résistent à ce traitement. Le Soudan met en scène des factions militaires aux alliances mouvantes, dans un contexte historique largement méconnu du grand public. Il n'existe pas de récit immédiatement disponible, pas de grille de lecture consensuelle, pas de camp moral évident. Ce qui ne se raconte pas facilement retient rarement l'attention longtemps.


L'invisibilité du Soudan n'est donc pas seulement une défaillance médiatique. C'est aussi une défaillance narrative. Or un conflit sans récit devient souvent un conflit sans public. Et un conflit sans public peine davantage à mobiliser l'aide internationale, la pression diplomatique ou l'attention politique.


La proximité qui compte n'est pas géographique

L'Ukraine est proche de l'Europe. Mais réduire l'attention qu'elle suscite à cette proximité physique serait trop simple.


Ce qui détermine notre attention est souvent une proximité plus diffuse : historique, culturelle, symbolique. Nous nous intéressons davantage aux événements qui trouvent déjà une place dans nos références collectives. Nous comprenons plus facilement ce qui ressemble à ce que nous connaissons. Nous nous identifions plus spontanément à des victimes dont nous partageons certains codes, certaines histoires ou certaines représentations.


Cette réalité n'est ni morale ni immorale. Elle est profondément humaine. Mais elle produit une conséquence rarement assumée : l'émotion mondiale n'est jamais proportionnelle au nombre de victimes. Elle est largement proportionnelle à la capacité d'un conflit à résonner avec les sociétés qui l'observent. Et ce filtre existe avant même que les médias ou les algorithmes interviennent.


Ce que nous refusons de voir

La sélectivité de notre indignation ne tient pas seulement à la proximité culturelle ou à la force des récits. Elle suit parfois, avec une régularité troublante, la ligne de nos responsabilités.


Le Soudan saigne dans un système d'échanges internationaux auquel les puissances occidentales participent. La République démocratique du Congo concentre des ressources indispensables à nos économies numériques. Le Yémen a été bombardé pendant des années avec des armes fournies par des démocraties occidentales.


S'indigner pleinement de ces conflits reviendrait parfois à interroger des chaînes de responsabilité dans lesquelles nous figurons, directement ou indirectement. C'est une indignation plus exigeante. Une indignation qui coûte davantage. Peut-être est-ce aussi pour cette raison qu'elle peine davantage à trouver sa place dans l'espace public.


Ce qui nous bouleverse dépend autant des événements que de la manière dont nous les interprétons.
Ce qui nous bouleverse dépend autant des événements que de la manière dont nous les interprétons.

Les médias ne sélectionnent pas seuls

Le réflexe consiste souvent à accuser les médias. La critique n'est pas entièrement injuste. Les rédactions hiérarchisent, sélectionnent et construisent des récits.


On entend parfois la formule, dans certains milieux : "no Jews, no news" — l'idée que l'attention médiatique suivrait mécaniquement les conflits impliquant Israël au détriment des autres. La corrélation existe. L'explication, non. Le Soudan n'est pas invisible parce qu'il manquerait de protagonistes susceptibles de mobiliser l'Occident. Il est invisible parce qu'il ne nous tend aucun miroir utile — ni à nos identités, ni à nos débats intérieurs, ni à nos culpabilités choisies.


On objectera également le sentiment d'impuissance — que faire, seul, face au Soudan ? Mais l'impuissance n'explique pas la sélectivité : nous nous sentons tout aussi impuissants face à Gaza ou à l'Ukraine, et cela ne nous a pas empêchés de nous en emparer. L'impuissance est réelle — mais elle arrive après. Elle justifie un désintérêt qui avait d'autres causes.


Pointer exclusivement les médias revient parfois à déplacer la responsabilité. Comme si nos préférences collectives n'avaient aucun rôle dans la hiérarchie de l'information.


Une carte de nos besoins, pas du monde

Le problème n'est pas que nous ne puissions pas nous mobiliser pour toutes les tragédies du monde. Personne ne le peut. Le problème est de continuer à croire que nos choix d'attention sont uniquement guidés par la gravité des événements.


Ils disent aussi quelque chose de nos préférences, de nos récits collectifs et des causes dans lesquelles nous acceptons de nous reconnaître.


Ce que révèle notre géographie émotionnelle des conflits n'est donc pas une carte de la souffrance dans le monde. C'est une carte de ce dont nous avons besoin pour nous sentir du bon côté.


Nous choisissons souvent les guerres qui nous permettent d'être indignés sans être responsables. Mobilisés sans être profondément déstabilisés. Engagés sans être véritablement remis en question.


Ce n'est pas forcément de l'hypocrisie. C'est quelque chose de plus ordinaire et de plus solide : un mécanisme de confort moral que nous partageons largement et que nous entretenons collectivement.


Notre indignation ne dessine pas seulement une carte des conflits. Elle dessine aussi une carte de nos besoins moraux, de nos récits préférés et des vérités que nous acceptons de regarder.


Ce n'est pas une injonction à l'indignation universelle. C'est une invitation à davantage de lucidité sur les raisons pour lesquelles certaines guerres nous traversent — et pourquoi d'autres nous laissent si tranquilles.

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