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Ab Ali — Fragments d’un Iran confisqué

  • Photo du rédacteur: Flying Butterfly
    Flying Butterfly
  • il y a 6 jours
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Il existe des lieux qui concentrent une époque tout entière. Ab Ali est de ceux-là. Loin d’être anecdotique, ce lieu emblématique de l’histoire iranienne contemporaine raconte une mémoire confisquée, entre modernisation autoritaire, effacement politique et récit personnel.



Un lieu de pouvoir et de modernité

Situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Téhéran, à plus de 2 500 mètres d’altitude, Ab Ali Hotel and Casino était à la fois un hôtel, un casino, un cabaret et un lieu de villégiature prisé. Un espace de loisirs au cœur d’une station de ski, fréquenté par une population aisée et cosmopolite, loin — déjà — de l’Iran populaire et religieux que l’on associait souvent, à tort, au pays tout entier.


Ce lieu n’était pas marginal. Il appartenait à l’histoire officielle du pouvoir. Dès l’après-guerre, la propriété était liée à la famille du Shah. À partir de 1958, elle fut placée sous l’égide d’une fondation caritative contrôlée par le régime. En 1970, Ab Ali devint officiellement un casino. On y venait pour jouer, dîner, danser, assister à des spectacles. Une vitrine de modernité, assumée comme telle.


Une mémoire personnelle prise dans l’histoire

Adolescente, j’y avais mis les pieds. En pattes d’éléphant, impressionnée par les tables de jeu, par la population qui s’y pressait et par le contraste saisissant avec Téhéran. Malgré mon jeune âge, j’étais fière de comprendre les règles du blackjack que mon père m’avait apprises, là où d’autres parents aidaient leurs enfants à faire leurs devoirs. Ab Ali donnait l’image d’un Iran sûr de lui, mondain, presque hors sol. Un Iran qui existait pourtant bel et bien.


Mon père était l’un des propriétaires associés du casino. Ce détail n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de l’enchevêtrement entre le pouvoir, l’économie et les trajectoires individuelles. Il dit aussi la brutalité avec laquelle tout cela a été balayé.


En 1978, face à la montée des tensions et pour tenter d’apaiser les religieux, le régime ferme l’ensemble des maisons de jeu du pays. Ab Ali cesse de fonctionner. Un an plus tard, après la révolution, les autorités islamistes s’emparent de toutes les propriétés liées à la monarchie. L’hôtel, le casino — comme tant d’autres lieux — sont confisqués. Le passé est effacé. Les traces deviennent gênantes.


Ce que l’histoire officielle ne raconte pas

Ce qui frappe aujourd’hui, en regardant les images d’archives ou les vidéos d’Ab Ali, ce n’est pas la nostalgie d’un luxe perdu. C’est la violence de l’effacement. Comme si ce pan de l’histoire iranienne devait être nié, rayé, rendu illisible.



Ab Ali n’était pas seulement un casino. C’était un symptôme. Le symptôme d’un pays pris entre une modernisation autoritaire, des inégalités profondes et une fracture grandissante avec une partie de sa population. Le symptôme aussi d’un pouvoir incapable de penser la pluralité de la société iranienne autrement que par la force ou le déni.


Lorsque la révolution islamique s’impose, elle ne se contente pas de renverser un régime. Elle confisque la mémoire. Les lieux comme Ab Ali deviennent embarrassants. Ils rappellent que l’Iran n’a jamais été un bloc homogène, ni culturellement, ni socialement, ni politiquement.


Ce que la République islamique combat, dès ses débuts, ce n’est pas seulement l’ancien pouvoir. C’est la complexité du réel.


Ab Ali, aujourd’hui, reste comme un fantôme. Un rappel silencieux de ce qui a existé — et de ce qui a été méthodiquement effacé.


Ab Ali, un lieu sous contrôle du pouvoir

  • Propriété liée à la famille du Shah dès l’après-guerre.

  • Placée sous fondation caritative contrôlée par le régime en 1958.

  • Casino officiel à partir de 1970.

  • Fermeture en 1978 sur décision du Parlement révolutionnaire.

  • Confiscation totale après la révolution de 1979.


Ab Ali raconte un Iran que le régime actuel préfère taire. Mais derrière les lieux, il y a des hommes. Derrière les confiscations, il y a des décisions politiques. Et derrière l’effacement, il y a la violence. Mon père doit se retourner dans sa tombe.


La suite de ce dossier remontera le fil : du pouvoir monarchique à la révolution, de l’avertissement donné à mon père à l’exécution de Hoveyda, jusqu’à la répression d’aujourd’hui.


Cet article s’inscrit dans le dossier « Regarder l’Iran autrement ».


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