Le Shah — Moderniser par la force, gouverner par la peur
- Flying Butterfly

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Analyse du régime de Mohammad Reza Pahlavi, entre modernisation autoritaire, répression politique et fracture durable avec la société iranienne.
Un pouvoir restauré, puis confisqué
Le renversement de Mossadegh ne restaure pas simplement une monarchie affaiblie. Il transforme en profondeur la nature du pouvoir en Iran. Mohammad Reza Pahlavi accède au trône en 1941, après l’abdication forcée de son père sous pression britannique et soviétique. À cette époque, son pouvoir reste limité, encadré par le Parlement et traversé par des forces politiques encore actives.
Ce n’est qu’après le coup d’État de 1953 que son autorité se consolide réellement, au prix de toute médiation démocratique.
À partir de là, le Shah ne règne plus par équilibre institutionnel, mais par dépendance. Dépendance à l’égard des puissances occidentales qui l’ont remis en place. Dépendance à l’égard d’un appareil sécuritaire chargé de contenir toute contestation. Le pouvoir monarchique cesse d’être arbitral pour devenir personnel.
Moderniser sans consentement
Le Shah se présente comme un modernisateur. Routes, infrastructures, universités, industrialisation, réformes économiques, émancipation partielle des femmes : le récit officiel insiste sur le progrès et la rupture avec le passé. Mais cette modernisation est imposée par le haut, sans pluralisme réel, sans espace de débat, sans consentement politique. Elle ne repose pas sur l’adhésion, mais sur la contrainte.
La « Révolution blanche », lancée au début des années 1960, incarne cette logique. Réformes agraires, alphabétisation, redistribution partielle des terres : sur le papier, le programme est ambitieux.
Dans les faits, il désorganise les structures sociales traditionnelles sans créer de véritables relais démocratiques. Les campagnes s’appauvrissent, les inégalités se creusent, une élite proche du pouvoir s’enrichit, tandis qu’une large partie de la population se sent dépossédée.

Gouverner par la peur
Pour gouverner, le Shah s’appuie de plus en plus sur la peur. La Savak, police politique créée avec l’aide des services occidentaux, devient l’instrument central du régime. Surveillance généralisée, arrestations arbitraires, torture, censure : la violence n’est pas accidentelle, elle est structurelle. Toute opposition est perçue comme une menace existentielle pour l’État.
Ce pouvoir autoritaire se veut pourtant rationnel, technocratique, presque éclairé. Il se pense comme le garant de la stabilité et du progrès face au chaos. Mais il refuse une chose essentielle : la pluralité politique. Les partis sont neutralisés, la presse muselée, le Parlement vidé de sa substance. La société iranienne change rapidement, mais sans espace pour exprimer ses tensions. La colère s’accumule sans débouché.
Une chute préparée de longue date
En cherchant à accélérer l’histoire, le Shah la bloque. En voulant contrôler le changement, il empêche toute médiation. La modernisation sans démocratie produit un effet paradoxal : elle transforme le pays tout en alimentant une frustration profonde. À la fin des années 1970, le régime apparaît à la fois puissant et fragile, centralisé mais coupé de la société.
Ce que le Shah ne voit pas — ou refuse de voir —, c’est que l’autoritarisme qu’il a installé a détruit toute alternative politique crédible. En écrasant les forces laïques, démocratiques et réformistes, il laisse le champ libre à une opposition religieuse structurée, capable de capter et de canaliser la colère populaire.
À la fin des années 1970, le régime du Shah se trouve également fragilisé par l’évolution de la position américaine. Sans organiser sa chute, l’administration Carter rompt avec le soutien inconditionnel accordé jusque-là à la monarchie iranienne. En mettant en avant la question des droits humains, tout en maintenant des liens stratégiques avec Téhéran, Washington envoie des signaux contradictoires à un pouvoir déjà affaibli.
Cette inflexion ne provoque pas l’effondrement du régime, mais contribue à son isolement politique et à l’hésitation du Shah face à une contestation de plus en plus massive.
Lorsque le régime s’effondre en 1979, il ne laisse derrière lui ni institutions solides, ni culture démocratique vivante. Il laisse un vide. Et ce vide sera comblé par une autre forme d’autoritarisme.
Mohammad Reza Pahlavi Repères essentiels
Shah d’Iran de 1941 à 1979.
Pouvoir renforcé après le coup d’État de 1953 contre Mossadegh.
Lancement de la « Révolution blanche » au début des années 1960.
Appui central sur la Savak pour le contrôle politique.
Régime autoritaire soutenu par les puissances occidentales.
Chute et exil en 1979.

En détruisant toute voie démocratique, le Shah a préparé les conditions de sa propre chute. La révolution de 1979 n’a pas surgi de nulle part : elle est aussi le produit d’un pouvoir qui a confondu modernisation et domination.
Cet article s’inscrit dans le dossier « Regarder l’Iran autrement ».








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