top of page

Iran : quand la République islamique prend un tournant dynastique

  • Photo du rédacteur: Flying Butterfly
    Flying Butterfly
  • il y a 3 heures
  • 6 min de lecture

L’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei et l’accession au pouvoir de son fils Mojtaba Khamenei ouvrent une nouvelle phase dans l’histoire de la République islamique d’Iran.


Quarante-cinq ans après la révolution qui avait renversé la monarchie des Pahlavi, la transmission du pouvoir du père au fils introduit une ironie historique : un régime né contre la dynastie semble aujourd’hui en reproduire certains mécanismes.


Né de la révolution de 1979 contre la monarchie des Pahlavi, le régime islamique semble aujourd’hui évoluer vers une forme de transmission familiale du pouvoir.


Ce moment éclaire la singularité du modèle politique iranien, où l’autorité religieuse structure l’État et où l’islamisme chiite s’est institutionnalisé depuis plus de quatre décennies.



Manifestations à Téhéran lors de la révolution iranienne de 1979, qui conduira à la chute de la monarchie et à la création de la République islamique.
Manifestations à Téhéran lors de la révolution iranienne de 1979, qui conduira à la chute de la monarchie et à la création de la République islamique.

Une succession dans un contexte de guerre

La disparition du Guide suprême Ali Khamenei intervient dans un contexte de confrontation militaire majeure au Moyen-Orient. La transition rapide qui a conduit à la désignation de son fils Mojtaba Khamenei illustre la volonté du régime de préserver la continuité du pouvoir malgré la crise.


Cet épisode met en lumière une caractéristique essentielle de la République islamique : le pouvoir iranien ne repose pas seulement sur une personnalité, mais sur un système politique et doctrinal solidement structuré.


Pour comprendre cette continuité, il faut revenir à la nature particulière de l’islamisme chiite qui fonde l’organisation de l’État iranien.


Sunnisme et chiisme : une différence d’autorité

Dès 1986, dans un article consacré aux différences entre sunnisme et chiisme, j’écrivais que les divergences entre les deux traditions sont relativement limitées dans la pratique religieuse. Le clivage essentiel concerne surtout l’interprétation de la loi islamique et la question de l’autorité.


Dans le sunnisme, l’autorité religieuse est diffuse et repose sur des savants du droit islamique. Les mouvements islamistes sunnites se sont ainsi souvent développés sous forme d’organisations militantes cherchant à influencer progressivement la société et le pouvoir politique.


Le chiisme duodécimain, au contraire, a développé une hiérarchie religieuse structurée autour des juristes et des ayatollahs. Cette organisation a rendu possible l’émergence d’un système politique dans lequel l’autorité religieuse peut s’incarner directement dans les institutions de l’État.


Le principe du velayat-e faqih

Le système politique iranien repose sur une doctrine centrale : le velayat-e faqih, généralement traduit par « gouvernement du juriste-théologien ».


Cette théorie a été formulée par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, fondateur de la République islamique.


L’ayatollah Ruhollah Khomeini, fondateur de la République islamique d’Iran et théoricien du principe du velayat-e faqih.
L’ayatollah Ruhollah Khomeini, fondateur de la République islamique d’Iran et théoricien du principe du velayat-e faqih.

Selon cette doctrine, en l’absence de l’imam caché — figure centrale du chiisme duodécimain — l’autorité politique doit être exercée par un juriste religieux capable de garantir la conformité du pouvoir à la loi islamique.


Comme je l’écrivais en 1986, ce juriste est considéré comme le représentant de l’imam absent et peut diriger les affaires religieuses, sociales et politiques.



Une architecture institutionnelle hybride

La République islamique d’Iran combine des institutions républicaines avec un système de supervision religieuse.


Au sommet se trouve le Guide suprême, qui détient l’autorité ultime sur les grandes orientations politiques et militaires du pays.


Autour de lui s’organisent plusieurs institutions essentielles :

  • le Conseil des gardiens, chargé de vérifier la conformité des lois avec la Constitution et l’islam

  • l’Assemblée des experts, qui désigne le Guide suprême

  • le Conseil de discernement, chargé d’arbitrer certains conflits institutionnels.


Ce dispositif crée un système politique hybride mêlant institutions électives et autorité religieuse.


Les Gardiens de la révolution

Un autre pilier du régime est constitué par les Gardiens de la révolution islamique.


Les Gardiens de la révolution islamique constituent l’un des piliers du régime iranien.
Les Gardiens de la révolution islamique constituent l’un des piliers du régime iranien.

Créée au lendemain de la révolution de 1979, cette organisation est devenue un acteur central du système politique iranien. Elle dispose d’une influence militaire importante et joue également un rôle économique et stratégique.


Les Gardiens de la révolution participent aussi à la projection régionale de l’Iran et à la défense de ses intérêts au Moyen-Orient.


Les proxies iraniens : une stratégie d’influence régionale

Au-delà de ses institutions internes, la République islamique a progressivement construit un réseau de mouvements armés alliés dans plusieurs pays du Moyen-Orient.


Ces groupes — souvent qualifiés de « proxies » — permettent à Téhéran de projeter son influence sans s’engager directement dans un conflit ouvert. Depuis les années 1980, l’Iran soutient ainsi des organisations comme le Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak et en Syrie, ou encore les Houthis au Yémen.


Ce réseau, parfois désigné sous le nom d’« Axe de la résistance », constitue pour Téhéran une forme de profondeur stratégique. En cas de confrontation avec ses adversaires régionaux ou occidentaux, ces alliés peuvent agir sur différents fronts et élargir le théâtre du conflit.


La stratégie des proxies permet ainsi à l’Iran d’accroître son influence régionale tout en limitant les risques d’une confrontation directe. Elle contribue également à inscrire le régime iranien dans une logique géopolitique dépassant largement ses frontières nationales.


Un glissement vers une logique dynastique ?

La succession de Mojtaba Khamenei à son père introduit toutefois une évolution symboliquement forte dans l’histoire de la République islamique.


Le régime né de la révolution de 1979 s’était construit en opposition radicale à la monarchie des Pahlavi, accusée d’avoir transformé l’État iranien en pouvoir dynastique.


Or la transmission du pouvoir du père au fils, même si elle s’inscrit formellement dans les mécanismes institutionnels du régime, peut être perçue comme un glissement vers une forme de « « dynastisation » du pouvoir.


Cette évolution souligne l’un des paradoxes de l’histoire politique iranienne : un régime né de la critique d’un pouvoir héréditaire voit aujourd’hui émerger, au sommet de l’État, une succession familiale qui rappelle précisément ce que la révolution prétendait abolir.


D’une légitimité révolutionnaire à une logique de conservation du pouvoir

La révolution iranienne de 1979 se présentait comme une rupture radicale avec l’ordre monarchique des Pahlavi. Elle prétendait instaurer un système politique fondé sur une légitimité religieuse distincte de toute logique dynastique.


Plus de quarante ans plus tard, la succession de Mojtaba Khamenei introduit un paradoxe historique. Le régime semble passer d’une légitimité révolutionnaire à une logique de stabilité et de conservation du pouvoir.


Comme beaucoup de régimes issus d’une révolution, la République islamique paraît aujourd’hui moins tournée vers la transformation du monde que vers la préservation de son propre système politique.


Sunnisme et chiisme : des différences surtout politiques

Contrairement à une idée répandue, les divergences entre les deux traditions sont relativement limitées dans la pratique religieuse. Le clivage fondamental concerne surtout l’interprétation de la loi islamique et la question de l’autorité.


La loi religieuse

Dans le sunnisme, la révélation est considérée comme close avec la mort du Prophète et l’interprétation de la loi repose sur les grandes écoles juridiques. Dans le chiisme, l’interprétation de la loi peut continuer grâce aux juristes capables d’exercer l’ijtihad.


L’autorité religieuse

Le sunnisme ne dispose pas d’un clergé hiérarchisé. Le chiisme, au contraire, reconnaît une autorité religieuse plus structurée autour des grands juristes et des ayatollahs.


La question du Guide

Dans le sunnisme, le chef de la communauté peut être choisi par les croyants. Dans le chiisme duodécimain, l’autorité religieuse peut être exercée par un juriste représentant l’imam caché.


Une succession qui pourrait affecter l’« axe de la résistance »

Cette évolution interne pourrait également avoir des conséquences sur la stratégie régionale de l’Iran. Depuis plusieurs décennies, Téhéran a construit un réseau d’alliés et de mouvements armés au Moyen-Orient — souvent qualifiés de « proxies » — qui constituent ce que les dirigeants iraniens appellent l’« axe de la résistance ».


Ce dispositif, appuyé notamment par les Gardiens de la révolution, permet à l’Iran d’exercer une influence régionale en s’appuyant sur des organisations comme le Hezbollah au Liban, certaines milices chiites en Irak ou encore les Houthis au Yémen.


La consolidation d’une succession familiale au sommet du régime pourrait toutefois modifier les équilibres internes du pouvoir iranien. Dans un système où la légitimité repose à la fois sur l’autorité religieuse et sur le prestige révolutionnaire, l’émergence d’une logique dynastique pourrait susciter des tensions au sein des différentes composantes du régime, notamment parmi les élites religieuses et les Gardiens de la révolution.


Dans ce contexte, l’avenir de l’« axe de la résistance » dépendra aussi de la capacité du nouveau pouvoir à maintenir l’équilibre entre légitimité religieuse, héritage révolutionnaire et stratégie géopolitique régionale.



Pour aller plus loin, voir aussi le dossier Iran :


Ab Ali — Fragments d’un Iran confisqué→ Mémoire, lieux, effacement

Hoveyda — Prévenir, fuir, resterLe pouvoir qui sait trop tard

1979 — La révolution confisquée par les mollahs→ De l’élan populaire à la théocratie





Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Formulaire d'abonnement

©2020 par Communicante éclectique, Flying Butterfly. Créé avec Wix.com

bottom of page