L’Iran aujourd’hui — Gouverner par la peur, résister malgré tout
- Flying Butterfly

- il y a 1 jour
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures
Entre cycles de protestation, fractures internes au régime et économie politique de la répression, la République islamique traverse une crise de légitimité profonde. Comprendre pourquoi elle tient encore est aussi important que de constater qu'elle vacille.
Depuis les années 2010, la République islamique d'Iran fait face à des cycles répétés de contestation sociale et politique. Chaque mobilisation révèle une fracture profonde entre l'État et la société, et chaque réponse du pouvoir confirme une même logique : gouverner par la peur plutôt que par le consentement. Mais entre répression intérieure, intérêts économiques colossaux et opposition fragmentée, le régime traverse une crise de légitimité persistante sans que son issue demeure lisible.
La République islamique ne se maintient pas seulement par l'idéologie. Elle se maintient par l'organisation méthodique de la peur — et par des intérêts matériels que ses propres acteurs n'ont aucune raison d'abandonner.
La peur comme architecture politique
L'arrestation arbitraire, la détention sans garanties procédurales, les aveux extorqués, les condamnations accélérées et les exécutions constituent des instruments ordinaires du pouvoir. Les chefs d'accusation sont larges — "atteinte à la sécurité nationale", "propagande contre le régime" — et rendent la loi moins protectrice que coercitive.
La peur fonctionne parce qu'elle est imprévisible. Elle place chaque citoyen dans une zone de menace permanente. Depuis 1979, la répression n'est pas une dérive ponctuelle : elle est devenue une structure. Tribunaux révolutionnaires religieux, Corps des Gardiens de la Révolution (IRGC), Bassidji, police des mœurs, services de renseignement — la coercition est intégrée au fonctionnement ordinaire de l'État.
Mais un régime qui ne gouvernerait que par la peur serait un régime structurellement fragile. Pourquoi celui-ci tient-il encore ?
Un régime traversé de tensions, pas monolithique
L'image d'un pouvoir unifié est trompeuse. La République islamique est traversée de tensions internes que la répression vers l'extérieur contribue à masquer sans les résoudre.
Le Bureau du Guide Suprême, l'IRGC et les institutions formellement élues — présidence, Parlement — partagent l'intérêt commun de la survie du régime, mais pas nécessairement les mêmes stratégies ni les mêmes priorités. Les Gardiens de la Révolution ont progressivement construit un empire économique dans la construction, les télécommunications et l'import-export. Cet empire a ses propres logiques, parfois contradictoires avec toute ouverture diplomatique ou politique.
La répression protège ainsi non seulement un projet idéologique, mais aussi des intérêts matériels considérables. Les acteurs qui pourraient précipiter la chute du régime ont souvent trop à perdre à le faire.
Une base sociale que la crise érode sans détruire
Ces mobilisations successives ont révélé une société moins résignée que ne le supposait le pouvoir. Mais le régime dispose encore d'une base sociale réelle : fonctionnaires, Bassidji, familles de martyrs de la guerre Iran-Irak, populations rurales ou conservatrices qui ont bénéficié de redistributions économiques et symboliques depuis 1979.
La crise économique érode cette base. L'inflation et la dégradation du pouvoir d'achat ont commencé à détacher certains soutiens traditionnels, comme en témoignent les mobilisations de fin 2025. Mais éroder une base sociale n'est pas la détruire. Tant que le régime parvient à maintenir des réseaux de redistribution — fût-ce au sein de l'IRGC et de ses cercles proches — il conserve des appuis suffisants pour fonctionner.

Des cycles de protestation et de répression
Les protestations de 2017-2018, puis celles de novembre 2019, ont marqué un tournant. Des organisations indépendantes comme Amnesty International ont documenté l'usage de balles réelles et la mort de plusieurs centaines de manifestants lors de la répression de novembre 2019. Les autorités iraniennes ont contesté ces bilans et empêché toute enquête indépendante.
En septembre 2022, la mort de Mahsa Amini déclenche un mouvement inédit centré sur le rejet du voile obligatoire et, plus largement, sur le refus du contrôle politique du corps des femmes. Arrestations massives, procès rapides et condamnations sévères suivent. À la fin de l'année 2025, de nouvelles mobilisations liées à la crise économique apparaissent. Comme lors des vagues précédentes, un mécontentement social se transforme rapidement en contestation politique.
Le schéma est constant : ouverture limitée, contestation, resserrement. Chaque vague expose l'étendue du mécontentement. Chaque vague est réprimée. Et le régime survit — parce que les conditions d'une transition, défection des élites, unité de l'opposition, existence d'une alternative crédible, ne sont pas encore réunies.
Janvier 2026 : la répression comme réponse systématique
Janvier 2026. Pendant que le monde regarde ailleurs, la machine répressive tourne à plein régime. Ce ne sont pas des chiffres abstraits : ce sont des militants arrachés à leur famille au petit matin, des étudiants disparus dans les geôles des Gardiens de la Révolution, des avocats emprisonnés pour avoir simplement fait leur métier — défendre. Des figures locales de la contestation, connues de leur quartier, de leur ville, effacées préventivement avant qu'elles ne deviennent des symboles.
Plusieurs organisations de défense des droits humains documentent cette vague méthodique d'arrestations ciblées. Les tribunaux révolutionnaires prononcent des condamnations dans des procédures qui ne méritent pas le nom de procès — quelques heures, parfois moins, pour décider du sort d'un être humain. Certaines de ces condamnations sont assorties de la peine de mort. On ne parle pas de dérapages. On parle d'un système conçu pour tuer légalement ceux qui osent résister.
Ce qui se passe en Iran depuis des années, et particulièrement en ce début d'année 2026, porte un nom que la diplomatie internationale rechigne à prononcer : des massacres d'État, conduits non pas dans le chaos de la guerre, mais dans l'ordre froid de l'administration, du tampon, de la sentence.
Car janvier 2026 n'est pas un accident. C'est l'aboutissement logique d'une stratégie de répression construite sur plusieurs décennies. Depuis 1979, chaque vague de contestation a été suivie d'une vague de sang. En novembre 2019, des centaines de manifestants ont été tués en quelques jours. En 2022, le mouvement Femme, Vie, Liberté a coûté la vie à des centaines d'autres. Des milliers de personnes ont été exécutées au fil des années pour des crimes politiques — un chiffre que le régime dissimule, que les organisations de droits humains reconstituent patiemment, et que la communauté internationale préfère souvent ne pas regarder en face.
Ce n'est pas de la répression au sens ordinaire du terme. C'est une politique d'extermination sélective et méthodique de toute forme d'opposition — menée dans la durée, avec une constance qui dit tout sur la nature profonde de ce régime. L'obscurité est une arme. Mais ce que nous savons est déjà suffisant pour être inacceptable.
Répression intérieure, escalade militaire et menace de guerre
La crise iranienne ne se joue pas uniquement à l'intérieur du pays. Elle s'inscrit dans un contexte international qui, en ce début d'année 2026, a brutalement changé de nature.
Pendant des années, la politique occidentale face à l'Iran a reposé sur un équilibre fragile : sanctions économiques, pressions diplomatiques, condamnations publiques des violations des droits humains. Aux États-Unis, différentes administrations ont alterné fermeté et négociation. En Europe, des sanctions ciblées et des appels au soutien à la société civile iranienne ont constitué l'essentiel de la réponse. Une configuration qui créait un décalage persistant : la question nucléaire structurait le débat international, tandis que la répression intérieure restait dans l'angle mort de la diplomatie mondiale.
Cet équilibre a volé en éclats.
Fin janvier 2026, les États-Unis ont déployé le porte-avions USS Abraham Lincoln et son groupe de combat en mer d'Arabie, à moins de 700 kilomètres des côtes iraniennes. Mi-février, le USS Gerald R. Ford — le plus grand porte-avions du monde — a pris la route du Moyen-Orient pour le rejoindre. Avec lui : des destroyers lance-missiles, des sous-marins nucléaires, plus de cinquante chasseurs repositionnés en quelques jours.
Donald Trump a fixé un ultimatum : dix à quinze jours pour conclure un accord nucléaire. Faute de quoi, il a promis des frappes "bien pires" que celles de l'opération Midnight Hammer conduite l'été dernier contre des sites nucléaires iraniens — la première fois que les États-Unis frappaient directement le sol iranien. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a confirmé que son département serait "prêt à livrer ce que le président attend". Trump a ajouté qu'un changement de régime serait "la meilleure chose qui puisse arriver" en Iran.
Face à cette pression, Téhéran a annoncé des exercices navals conjoints avec la Russie en mer d'Oman, partiellement fermé le détroit d'Ormuz lors de manœuvres militaires, et renforcé la protection de ses sites nucléaires souterrains. Des négociations indirectes ont lieu — à Oman, puis à Genève — mais sans percée décisive.
Ce déploiement militaire, d'une ampleur comparable à celui qui avait précédé l'invasion de l'Irak en 2003, pose une question que la diplomatie préférerait esquiver : une guerre américaine — ou américano-israélienne — va-t-elle précipiter ou enterrer les espoirs de changement portés par des millions d'Iraniens qui n'ont pas attendu les bombardements pour risquer leur vie dans les rues ?
La survie stratégique du régime a longtemps primé sur la question de sa transformation politique. Aujourd'hui, c'est peut-être la survie tout court qui est en jeu — et avec elle, l'avenir d'une société entière prise en étau entre sa propre dictature et la menace d'une guerre venue de l'extérieur.
La question de l’alternative
Dans ce contexte, la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, occupe une place visible dans la diaspora iranienne. Il plaide pour un référendum et une transition démocratique.
Mais son éventuel rôle ne fait pas l’unanimité. La mémoire du régime monarchique demeure ambivalente en Iran. Une partie de l’opposition rejette toute restauration dynastique et défend des modèles républicains ou pluralistes.
La contestation iranienne est multiple. Elle ne se réduit ni à la monarchie, ni à une seule figure.
Une société qui persiste
Le régime gouverne par la peur. Mais il ne parvient pas à produire une légitimité durable.
Malgré la répression, la société iranienne ne se soumet pas à la peur. Des femmes défient l'obligation du voile. Des étudiants protestent. Des artistes, des avocats et des journalistes continuent de s'exprimer malgré les risques. Ce sont des actes qui coûtent cher — la prison, l'exil, parfois la vie — et qui sont accomplis en pleine conscience de ce qu'ils risquent. C'est précisément cette lucidité qui les rend impossibles à réduire au silence durablement.
Ces gestes, même fragmentés, empêchent l'installation d'une peur totale et rappellent que la société iranienne ne se confond pas avec son appareil d'État. Face à une dictature qui tue, face à une menace de guerre venue de l'extérieur, elle continue d'exister — obstinément, collectivement, à visage découvert.
Répression et mécanismes (2019-2026)
Usage documenté de balles réelles lors des manifestations de novembre 2019 : au moins 304 morts documentés (Amnesty International, "Iran: Details of 304 Deaths in Crackdown on Protests", mai 2020)
834 exécutions en 2023, 975 en 2024 — record sur vingt ans (Iran Human Rights & ECPM, rapports annuels sur la peine de mort, 2024 et 2025)
Procès expéditifs devant les tribunaux révolutionnaires, sans accès à un avocat indépendant (Human Rights Watch, rapport mondial 2024)
Exécutions de manifestants liées aux protestations de 2022 (ONU, Rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme en Iran, 2023)
Coupures totales d'Internet lors des vagues de protestation pour dissimuler les violations (NetBlocks & Amnesty International, novembre 2019 et janvier 2026)
Sanctions ciblées contre des responsables iraniens (Conseil de l'UE, Journal officiel de l'Union européenne, 2023)

Mot de clôture du dossier
Cet article clôt le dossier « Regarder l’Iran autrement ». Il ne prétend pas offrir une explication définitive, mais poser un constat plus complet : comprendre l'Iran contemporain exige de regarder simultanément les structures de répression, les intérêts économiques qui les soutiennent, les mobilisations sociales et les conditions réelles d'une transformation politique.
L'histoire iranienne — du renversement de Mossadegh en 1953 à la révolution de 1979 — rappelle que les basculements y sont souvent soudains et imprévisibles. Des régimes qui paraissaient indétrônables se sont effondrés en quelques semaines. Rien n'est immobile. Rien n'est joué. Mais aucune transition ne surgit du vide : elle exige des conditions, des acteurs, et une alternative que la société iranienne est encore en train de construire, malgré tout.








Commentaires