Liban, Iran : quand l'espoir devient un luxe
- Flying Butterfly
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Série : Apprendre / désapprendre
Chroniques du réel et de ce qu’il fait à nos certitudes
Avoir raison ne suffit pas. Le Liban de 2019 avait raison. Les femmes iraniennes de 2022 avaient raison. Ni l'un ni les autres n'ont été entendus. Ce que ces deux révolutions écrasées disent du monde dans lequel nous vivons — et de ce que l'Iran fait au Liban depuis quarante ans.
Pourquoi les révolutions au Liban et en Iran échouent malgré leur légitimité
Il y a une différence entre regarder un pays s'effondrer et regarder son pays s'effondrer.
Pour la Syrie, j'étais chercheure, lectrice, observatrice engagée. Pour le Liban, je suis libanaise. Ce n'est pas le même regard. Ce n'est pas la même douleur. Et ce n'est pas la même honte — parce qu'il y a de la honte, aussi, à regarder de loin quand les siens sont dans la rue.
Octobre 2019 : la révolution de ceux qui n'y croyaient plus
Ce qui m'a frappée d'abord dans le soulèvement libanais d'octobre 2019, c'est qu'il venait de gens qui n'étaient pas censés y croire. Le Liban avait déjà tout vu : les guerres civiles, les assassinats politiques, les reconstructions avortées, les compromis honteux, les chefs de milices reconvertis en ministres. Une société qui avait appris à survivre malgré son État, pas grâce à lui.
Et pourtant, en octobre 2019, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de Beyrouth, de Tripoli, de Tyr, de Sidon — pas au nom d'une faction, pas derrière un chef, pas avec un programme islamiste ou laïque ou nationaliste. Juste : ça suffit.

J'avais des amis dans la rue. De la famille. Je suivais depuis Paris, le téléphone à la main, les vidéos qui arrivaient en temps réel — la corniche de Beyrouth noire de monde, les chaînes humaines qui traversaient le pays d'est en ouest, les femmes qui chantaient. J'y ai cru. Pas naïvement — je connaissais trop bien la classe politique libanaise pour imaginer qu'elle allait simplement plier bagage. Mais j'ai cru que quelque chose s'était fissuré, qu'un seuil avait été franchi, qu'on ne pourrait plus gouverner ce pays exactement comme avant.
J'avais sous-estimé la capacité d'absorption du système libanais. Il n'a pas réprimé la révolution. Il l'a épuisée. Hariri a démissionné — et rien n'a changé. Un gouvernement de technocrates a été nommé — et rien n'a changé. La classe politique a attendu, comme elle avait toujours attendu, que les gens rentrent chez eux. Ils ont fini par rentrer.
Et puis le 4 août 2020 a tout recouvert.
L'explosion qui a tué le deuil
Il y a des événements qui dépassent la politique. L'explosion du port de Beyrouth — 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées pendant six ans dans un hangar, en plein cœur de la ville, au su de toute la classe dirigeante — n'était pas une catastrophe naturelle. C'était le résultat logique, presque mécanique, de décennies de corruption, d'impunité, d'État privatisé par des féodaux qui se partageaient les ressources publiques comme un butin de guerre.
270 morts. Des quartiers entiers soufflés. La moitié de Beyrouth sans fenêtres. Et dans les heures qui ont suivi, pendant que les habitants creusaient les décombres à mains nues, les mêmes hommes politiques qui avaient laissé stocker cette bombe au cœur de leur capitale exprimaient leur solidarité devant les caméras.
Je n'ai pas de mot pour ce que j'ai ressenti ce soir-là . Pas de la tristesse — quelque chose de plus noir, de plus définitif. Comme si le Liban avait été trahi non pas par ses ennemis mais par ses propres dirigeants, méthodiquement, sur plusieurs décennies, jusqu'au bout. La révolution d'octobre 2019 avait dit ça suffit. L'explosion d'août 2020 a répondu : non, pas encore.
Ce que le Liban m'a désappris, c'est l'idée qu'une société civile vivante suffit à changer un système politique verrouillé. Le Liban a une société civile remarquable — éduquée, plurielle, combative, créative. Elle n'a pas suffi. Le système confessionnel libanais est une machine à neutraliser l'énergie collective, à la redistribuer en identités communautaires, à transformer chaque citoyen en client d'un zaïm. On ne réforme pas ça par des manifestations, aussi massives soient-elles. On l'endure, ou on part.
Des milliers de Libanais ont choisi de partir. C'est aussi une réponse.
Le Hezbollah, ou le suicide d'un pays
Mais il y a une vérité que la révolution de 2019 n'a pas osé nommer assez fort, et que l'explosion de 2020 a momentanément couverte : le Liban ne s'est pas seulement effondré sous le poids de sa classe politique corrompue. Il a été méthodiquement vidé de sa souveraineté par une organisation qui a fait de lui l'avant-poste d'un projet qui n'est pas le sien.
Le Hezbollah n'est pas un parti libanais qui aurait mal tourné. C'est une structure militaire au service de l'Iran, implantée dans un pays qu'elle a progressivement pris en otage — ses institutions, ses frontières, ses décisions de guerre et de paix. Pendant des années, une partie du monde occidental et une partie de la gauche internationale ont regardé le Hezbollah comme un mouvement de résistance légitime.
Résistance à quoi, exactement ? À Israël, certes. Mais aussi, et surtout, résistance à l'idée même d'un État libanais souverain, capable de décider par lui-même de ses alliances et de ses combats.
L'Orient Le Jour a récemment utilisé le mot juste : le Hezbollah a suicidé le Liban. Le suicide, c'est se détruire soi-même avec les moyens qu'on avait pour vivre. C'est exactement ce qui s'est passé. Le Hezbollah a engagé le Liban dans la guerre aux côtés du Hamas en octobre 2023, sans mandat, sans débat, sans que personne au gouvernement libanais n'ait eu son mot à dire. Il a transformé le sud du pays en théâtre d'opérations, les villages en boucliers, le territoire libanais en profondeur stratégique pour un projet iranien.
Et Israël a répondu avec une violence qui n'a pas distingué entre le Hezbollah et le Liban. Les frappes de 2024 ont rasé des quartiers entiers de la banlieue sud de Beyrouth, détruit des villages du sud jusqu'à les rendre inhabitables, tué des milliers de civils. Israël a frappé trop large — délibérément, méthodiquement, avec une logique de punition collective qui ne se justifie pas. Mais le Hezbollah, lui, s'en est accommodé. Les morts civils libanais n'étaient pas son problème — ils étaient sa monnaie d'échange, sa rhétorique, son argument pour la prochaine guerre.
Je suis libanaise, et j'ai grandi dans un pays qui a survécu à quinze ans de guerre civile en croyant qu'il pouvait reconstruire quelque chose. Ce que le Hezbollah a fait, c'est confisquer cet espoir — pas d'un coup, mais lentement, par accumulation, en rendant chaque reconstruction impossible parce qu'il fallait toujours se tenir prêt pour le prochain round. Le Liban n'a pas été détruit par ses ennemis. Il a été détruit par ceux qui prétendaient le défendre.
Iran 2022 : Femme, Vie, Liberté
L'Iran et le Liban sont liés par un fil que le Hezbollah a tissé pendant quarante ans — le fil de l'argent, des armes, de l'idéologie. Comprendre l'un, c'est comprendre l'autre. Et pour moi, comprendre l'Iran, c'est aussi une histoire de famille.
Mon père a connu l'Iran d'avant — celui du Shah, cosmopolite et autoritaire à la fois, un pays qui jouait à être moderne sans résoudre ses fractures profondes. Il a fui juste avant l'arrivée de Khomeini, quelques semaines d'avance sur une révolution qui allait refermer le pays sur lui-même pour des décennies.
Cet Iran-là — ses contradictions, sa bourgeoisie francophone, sa modernité de façade — a été englouti si vite que ça ressemblait presque à un cauchemar rétrospectif. J'en ai écrit ailleurs sur ce blog, dans le dossier Regarder l'Iran autrement — je n'y reviens pas ici. Mais cette mémoire familiale colore forcément la façon dont je regarde ce qui se passe aujourd'hui.

Quand les femmes iraniennes sont descendues dans les rues en septembre 2022, après la mort de Mahsa Amini tuée par la police des mœurs pour un voile mal porté, je n'ai pas été surprise. Pas parce que j'aurais prédit cet événement précis — personne ne l'avait prédit. Mais parce que la société iranienne n'avait jamais vraiment accepté la République islamique. Elle avait appris à vivre en double : une vie publique soumise, une vie privée résistante. Quarante ans de ce double régime avaient produit une génération qui n'en pouvait plus de faire semblant.
Zan, Zendegi, Azadi — Femme, Vie, Liberté. Un slogan kurde devenu iranien, une minorité opprimée qui prêtait ses mots à une majorité qui n'en avait plus. Il y avait dans ce déplacement une intelligence politique rare, une façon de dire que la résistance au régime n'appartenait à personne en particulier et à tout le monde à la fois.
La répression m'a écœurée, révoltée, rendue impuissante. Pas surprise — ces trois choses à la fois. Il y a une différence entre la surprise et ce cocktail-là . La surprise suppose qu'on n'avait pas vu venir. L'écœurement, la révolte, l'impuissance — c'est voir arriver exactement ce qu'on craignait, avec la précision froide d'un régime qui a quarante ans d'expérience dans l'art d'écraser ses opposants, savoir que c'est injuste, et ne rien pouvoir faire.
Les exécutions. Les arrestations de masse. Les lycéens gazés dans leurs écoles. La méthode était rodée, documentée, prévisible — et pourtant la voir s'appliquer à ces femmes, à cette génération qui avait tout misé sur quelques semaines de liberté dans la rue, c'était insupportable.
Ce que l'Iran confirme — douloureusement, obstinément — c'est que les régimes théocratiques n'ont pas de seuil de honte. La République islamique tire sur ses propres enfants depuis 1979. Elle le fait avec constance, avec méthode, sans que la communauté internationale n'en tire jamais les conséquences durables. Et pendant ce temps, via le Hezbollah, via les Houthis, via les milices irakiennes, elle continue d'étendre son emprise sur une région entière — en utilisant les corps des autres pour mener ses guerres.
Ce que ces révolutions m'ont laissé
Liban, Iran : deux pays que je connais autrement que par les livres. Deux soulèvements auxquels j'ai cru, pour des raisons différentes, avec des parts de moi-même différentes. Deux écrasements.
Ce qu'ils m'ont laissé n'est pas du cynisme — le cynisme serait trop confortable, il permettrait de ne plus être blessée. Ce qu'ils m'ont laissé, c'est quelque chose de plus difficile à porter : la conviction que les peuples qui se lèvent ont raison de se lever, que leur courage est réel, que leurs aspirations sont légitimes — et que ça ne suffit pas.
Le Liban de 2019 avait raison. Les femmes iraniennes de 2022 avaient raison. La Syrie de 2011 avait raison. Avoir raison, dans cette région du monde, ne protège de rien. Ce qui protège, c'est d'avoir des alliés puissants, des ressources, une géographie favorable, ou simplement de la chance. Ces révolutions en ont manqué — d'alliés, de ressources, de chance.
Ce que quarante ans de lecture et une vie libanaise m'ont appris, au fond, c'est peut-être ça : l'histoire n'a pas de justice immanente. Elle a des rapports de force. Et les rapports de force, on peut les analyser, les comprendre, les dénoncer — mais on ne les conjure pas avec des mots, même justes, même nécessaires.
On continue quand même à les écrire. Parce qu'il n'y a pas d'autre façon d'être du bon côté.
Dans le premier texte de cette série : Israël-Palestine : le conflit que la France ne sait plus contenir
et le deuxième texte : Ce que quarante ans de lecture sur le monde arabe m'ont appris — et désappris